Communication,  formation,  gestion des conflits,  Introspection professionnelle

Réconcilier performance et vivance

Réconcilier l’économique et le vivant 

Quatre principes pour rebondir 

Le monde dans sa course folle 

Dans les temps anciens, les tibétains évoquaient l’existence d’un cavalier fou parcourant le pays à brides abattues, passant de village en village sans jamais s’arrêter. Dans chaque village les enfants criaient « mais où vas-tu ? ». Inlassablement le cavalier répondait, « je ne sais pas, demandez cela à mon cheval ! » 

La crise du coronavirus aura révélé à quel point notre société ressemble à ce cavalier emporté par un capitalisme débridé. L’Europe, en particulier aura peiné à canaliser sa trajectoire. Engoncée dans son orthodoxie monétaire et budgétaire, elle s’est attachée à construire un grand marché mais ne s’est pas donnée d’ambition sociétale. A défaut de vision, et faute de projet, elle ne s’est pas choisie de direction. 

Dépourvu de ses instruments budgétaires et monétaires, l’état français s’est départi de ses obligations régaliennes, sacrifiant sur l’autel de la rigueur ses hôpitaux et son système de santé, mais pas seulement. Justice, police, éducation, … c’est toute la fonction publique qui souffre. Privées de projet ambitieux et de direction, les administrations se sont embourbées dans un syndrome de bureaucratie à mesure qu’elles s’éloignaient de leur raison d’être. Sans moyens, elles ont renoncé à se donner une orientation, elles ont perdu de vue le sens de leur mission. 

Le système à l’arrêt 

Et voilà qu’un virus menace l’humanité. Un organisme microscopique pathogène surgit et le système jusque-là emballé se met à l’arrêt. La machine que notre administration embourbée peinait à relancer s’est stoppée nette. Notre système s’est mondialement paralysé. 

Depuis la globalisation financière, le monde occidental n’a jamais été aussi riche mais paradoxalement démuni face à un simple virus (qui aurait pensé que Singapour puisse servir d’exemple en affichant le bilan de sa gestion de crise). L’état peine à financer les projets nécessaires à notre futur, ces projets qui permettraient pourtant de respirer, manger, se mouvoir, penser, s’exprimer, célébrer. Le covid-19 ne doit pas nous aveugler, en omettant de regarder quelle est notre vraie pathologie et quels sont les risques associés. Car notre société alimente par son avidité un risque de système qui a tué beaucoup plus que le virus lui-même. 

John NASH affirmait : « Il y-a risque de système, lorsqu’en situation de crise, les acteurs se replient sur eux-mêmes, sur leur seul intérêt individuel au point de maximiser le risque global ». Dans leur repli défensif, les individualistes, les anxieux et les nombrilistes oeuvrent pour leur seul intérêt au point de saccager le bien commun, allant ainsi à l’encontre de l’intérêt collectif. 

La pathologie virale 

La crise a révélé notre pathologie. Elle est d’abord psychique, la plupart d’entre nous sommes animés par un stress et une avidité qui nous coupent des réalités et nous plongent dans une spirale, un cercle vicieux. Les riches financiers comme les individus aux caddies chargés de dizaines de briques de lait et de rouleaux de papiers hygiéniques ont cédé à la panique dès l’annonce de la pandémie, déclenchant un phénomène bien connu des marchés : la prophétie autoréalisatrice. La peur attire ce qu’elle redoute. La finance, les gouvernements et leurs citoyens viennent encore une fois d’en faire l’expérience. 

En fait, à bien y réfléchir, on pourrait analyser la situation comme le fruit d’un bel acte manqué. En occident, la société est épuisée, en témoignent les chiffres de l’institut GALLUP. Ils révélaient en 2018 une population occidentale désengagée au travail, écoeurée à 90% par la perte de sens, fatiguée de ne plus savoir où elle va alors même qu’elle est managée dans une grande directivité. 

Avant même l’arrivée du covid-19 la société a montré tous les symptômes d’un malade affaibli. Et c’est justement sur cette faiblesse que prolifère le virus. 

Les facteurs de résilience 

Sartre affirmait qu’une somme d’individus massée dans un bus n’a jamais constitué une équipe. C’est lorsque le chauffeur perd son chemin que les gens commencent à se parler. C’est lorsque le bus est à l’arrêt et embourbé que les gens se lèvent pour le remettre en route. Mais le groupe restera solidaire que s’il est magnétisé par un attracteur fort, une promesse faite au futur. Axelrod disait « la coopération n’est possible qu’avec l’idée d’un avenir à partager ». 

Si l’on considère la fatigue de notre société et la nécessité qu’ont les groupes de suspendre le cours des choses pour penser collectivement le changement, on peut se demander si, dans son inconscient collectif, notre humanité n’a pas secrètement désiré une pause salutaire. Au Tibet, on parle de la pratique de l’arrêt. Celui qui nous est imposé est l’occasion pour tous de se poser. Il nous oblige à faire face à nous même, à nous recentrer sur l’essentiel. 

Puisqu’une période de confinement planétaire est imposée, sachons la mettre à profit pour repenser profondément les fondements de notre société, de nos motivations, de nos agissements collectifs et personnels. Pour ce faire, les sages du Tibet parlent de quatre facteurs d’équilibre et d’éveil à intégrer dans nos méditations et réflexions ; nos quatre facteurs de rebond : 

• L’impermanence : tout est impermanent sauf le changement. La machine économique s’est arrêtée et le vivant est en train de se rappeler à l’humanité ! La crise nous invite à penser le changement et à nous doter des moyens pour conduire les transformations appelées par les générations à venir. 

• L’interdépendance : là encore la crise nous rappelle que nous sommes tous liés. Nous ne sommes solides que dans la solidarité. Or en ces temps marqués par le triomphe de la cupidité, ce sont les mécanismes d’altruisme qui fonderont les bases de nos nouvelles coopérations. 

• La bienveillance : transformation sociale et transformation personnelle sont indissociées, elles se marient grâce à une attitude qui consiste à veiller au bien dans l’amour et la joie ; au bien commun, au bien de tout un chacun comme à son bien propre 

• L’équanimité : enfin, l’histoire a montré que la transformation procède d’une évolution, d’un principe qui consiste à observer sans jugement, à suspendre les réactions compulsives pour préserver une forme de sérénité individuelle et collective. Dans l’équanimité, on ne cherche pas de coupables, on cherche des solutions. 

Ces quatre facteurs reconsidérés en ce temps d’arrêt nous permettent de reprendre conscience de ce que nous sommes tous dans le même bus et qu’il est temps de se préoccuper du bien-être du groupe, de la machine et de la pertinence de son trajet. C’est la condition pour se donner la capacité d’une reprise… de réconcilier l’économique et le vivant. 

Le rebond 

Pour rebondir, il faudra canaliser le flux de l’économie au service du vivant. L’inverse est pervers, la crise l’a montré. Il faudra un peu de magie pour la surmonter. Mettre de la magie, là où l’âme agit, pour créer les liens nécessaires au bien commun. Car la mobilisation face à la menace ne dure qu’un temps, celui du danger immédiat. Une mobilisation durable dépend de notre volonté d’exploiter une opportunité, un rêve en commun. Les groupes humains qui émergent comme des bancs de poissons dans la mer du net exigent des gouvernements qu’ils redonnent du sens à leur politique et leur appareil. 

Pour réussir, l’état devra offrir un attracteur, un projet économique de développement durable qui, comme le disait René Pastré, réconcilie l’économique et le vivant. Un projet qui s’appuie sur les principes d’une subsidiarité à rebours, là où la sociocratie se met en marche attirée par le champ magnétique de l’holacratie. Au-delà d’un véritable projet fédérateur, les états devront faire évoluer leur organisation pyramidale et momifiante. Ils devront les doter de moyens et les réorganiser dans le sens d’une plus grande réactivité. Les exemples existent comme en Belgique, où les administrations se sont inspirées des expériences d’entreprises libérées pour redonner du sens à leur mission, remobiliser leurs agents et conduire une politique avec efficacité et fierté. Il faut redonner à nos institutions l’humanité et l’agilité nécessaire pour administrer un monde de grande volatilité.

Guillaume Callonnec

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